Assemblées Nocturnes dans le Mortainais – Chapitre 2

4.- Fait Historique

Chapitre 2/4

…Les interrogatoires sont toujours en cours, les dénonciations se succèdent…  Pénétrons un peu plus avant dans ce Couloir du Temps… M.Duthy

Assemblées nocturnes dans le Mortainais

PENDANT LA TERREUR

ET PROCÉDURE QUI LES SUIVIT. – JUIN 1794

par M. le Chanoine Menard

…/…Chapitre 2 / 4

Il était impossible que ces deux assemblées, surtout celle du Mesnil-Gilbert, fussent tenues longtemps secrètes. Cette dernière fut en effet connue le jour même. On s’en entretint dans la contrée, et l’agent national du district de Mortain, François Guesdon, qui était venu dans la commune voisine de Chérencé- le-Roussel, pour refaire sa santé ébranlée par une longue maladie, en fut instruit un des premiers. Jeune, intelligent, actif, il s’était distingué dès le début de la révolution par ses idées avancées. Aussi, le représentant Bouret, qui avait épuré, comme on disait déjà, les administrations du département, n’hésita pas à lui confier le poste important d’agent national du District de Mortain, bien convaincu qu’il ne reculerait devant aucune mesure pour maintenir et affermir dans le pays le gouvernement révolutionnaire.

A peine Guesdon eut-il appris ce qui venait de se passer qu’il s’empressa de prendre des mesures pour « s’assurer des envoyés de Dieu et de leurs nouveaux prosélytes », surtout des trois prêtres qui avaient rétracté leur serment. « Pour y parvenir, écrivait- il plus tard au Comité de Salut Public, je fus rechercher trois vrais sans-culottes et les envoyai à la découverte ; mais ils m’apprirent, à mon grand regret, que ces scélérats n’étaient point rentrés chez eux. Alors, je devinai qu’ils n’y reviendraient peut-être pas, d’autant plus qu’on m’apprit qu’ils avoient vendu tous leurs effets quelque temps auparavant. En effet, l’activité permanente de mes espions m’a prouvé que ces rejetons de Madame Théot n’étaient pas rentrés chez eux et qu’ils avoient préféré d’être les courriers du correspondant de Dieu et sûrement de toute la Cour céleste… » (20)

          (1) Arch. de la Manche, 1 M. 4-4 An 2, Rapport du 28 messidor aux comités de Salut public et de Sûreté générale de la Convention Nationale.

Mais, s’il ne put saisir cette proie, il fit arrêter, pendant la nuit du 24 au 25 juin, le fermier de la Motte, Jean Delabroise, le maire de la commune du Mesnil-Gilbert, Gabriel-Jacques Lecomte et l’agent national Robert-Louis Lecomte, comme fauteurs et complices du rassemblement contre-révolutionnaire de la Motte, puisqu’ils ne l’avaient pas dénoncé au directoire du District. Ils étaient même soupçonnés d’y avoir pris part.

Du reste, la commune du Mesnil-Gilbert était connue pour son hostilité marquée aux idées révolutionnaires, (21) et l’on accusait la municipalité d’entretenir cet esprit dans la population.

          (21) Le 15 pluviose An II (3 février 1794), l’agent national de Mortain écrivait au représentant du peuple Bouret « que le Mesnil-Gilbert était gangréné d’aristocratie, qu’il était pour ainsi dire impossible d’y trouver un citoyen qui osât s’y montrer partisan de la révolution, et que cette commune était avec St-Laurent-de-Cuves le mortel poison du canton de St-Pois. »

M. l’abbé J.-B. Alex. Legrand, ci-devant vicaire assermenté de Villechien, qui avait remplacé, au mois de juin 1791, l’ancien curé, M. Georges Leclair, parti en exil, avait été fort mal reçu et n’avait pas réussi à se faire accepter de la population. Personne ou presque personne n’assistait à sa messe, et l’on usait quelquefois à son égard de procédés fort désagréables. Ainsi, le 14 décembre 1793, pendant qu’il faisait un baptême à l’église, on le menaça des sévices les plus graves ; plusieurs fois on le poursuivit à coup de pierres jusque chez lui, on cassa même les vitres du presbytère ; enfin la situation devint telle qu’il n’osait presque plus paraître en public.

La municipalité affectait d’ignorer ces faits pour les laisser impunis. On comprend que l’agent national du District ne fût pas fâché de tirer vengeance de tous ces méfaits.

Voici comment le maire raconte son arrestation dans une supplique, qu’il adressa de la prison de Mortain au Comité de surveillance de cette ville. « Sous les vingt-quatre heures, trois gens d’armes vinrent frapper à ma porte qui leur fut aussitôt ouverte. Ils firent perquisition dans mes différens appartemens et n’y trouvèrent aucune chose de suspect. Cependant, ils me dirent de me lever et de me rendre avec eux au bureau de la commune. J’obéis aussitôt et après y avoir passé la meilleure partie du jour, on me dit qu’il fallait me rendre à Mortain, où je suis détenu depuis ce temps. » (22)

L’agent national fut aussi conduit en prison, malgré ses protestations de civisme, car il allégua pour sa justification « qu’il avait acheté les aumosnes de la commune pour le prix de huit mille cent cinquante livres. » (23)

          (22) Nous savons également, par la déposition du 11 messidor de Madame Bécherel, née Julienne Delabroise, que MM. Delabroise et Le comte furent arrêtés dans la nuit du mardi 24 au mercredi 25 juin. « A répondu qu’elle n’en avait absolument eu aucune connaissance (de la cérémonie de la Motte) qu’elle sçavoit seulement que des volontaires s’étoient transportés dans la commune du Mesnil-Gilbert pour cet objet, et qu’ils sy étoient emparés, à cause de cela, des personnes du nommé Labroise et des deux Lecomte, domiciliés en cette commune.

« A elle observé que son imposture est à son comble et démontrée à l’évidence, puisque dans son interrogatoire d’avant-hier elle nous a dit et affirmé n’avoir eu aucune connoissance de ce rassemblement que le sept du présent mois au soir, et que cependant elle convient aujourd’hui qu’elle en a eu connoissance plus tôt par des volontaires, qui étoient entrés chez elle et qui revenoient de cette expédition le même jour au matin… »

          (23) Supplique adressée, le 8 fructidor (25 août 1794), de sa prison au comité de surveillance de Mortain.

Nous n’avons aucun détail sur l’arrestation de M. Jean Delabroise.

Plusieurs autres personnes du Mesnil-Gilbert furent également incarcérées ; mais nous ne les connaissons pas, à l’exception de deux femmes, dont nous parlerons plus tard.

Les poursuites ne s’arrêtèrent pas à cette localité. On signala à l’agent national un grand nombre de personnes de différentes paroisses, qui avaient assisté à la cérémonie ou qui l’avaient annoncé dans le pays. Le jour même de l’arrestation du maire, il en fit assigner une vingtaine, presque toutes de Chérencé-le- Roussel, à comparaître, le lendemain jeudi, à dix heures du matin, devant une commission qu’il devait présider dans la salle de la maison commune. Cette commission était composée de quelques officiers municipaux et notables de Chérencé. (24) Un officier de la garde nationale fut aussi convoqué avec six fusiliers de sa compagnie.

          (24) Nous trouvons les noms suivants indiqués dans une pièce du dossier : MM. Denis (illisible), Pierre Heurtaux et Jacques Giffaud, officiers municipaux ; Jean Lepeigné, Julien Lechoisne, André Dubois, Pierre Chasles, Jacques Lepeigné, Jacques Hubert et Jean Herbin, notables. G. Dubois remplissait les fonctions de secrétaire.

On assigna de préférence, nous n’avons pas besoin de le dire, les personnes déjà compromises par leurs opinions royalistes et surtout par leurs convictions religieuses bien connues. C’étaient : 1° Madeleine Lemarchand, veuve de Julien Lepeigné ; 2° Julienne Hubert, femme de Jacques Bagot, meunier ; 3° Françoise Hédou, femme de René Houssin ; 4° Jeanne Rauline, femme de François Delabroise ; 5° Jeanne Guesdon, femme de Louis Delabroise ; 6° Julienne Delabroise, femme de Guillaume Bécherel ; 7° Madeleine Delabroise, femme de Jean Delabroise ; 8° Madeleine Dubois, veuve de Jean Delabroise ; 9° Marguerite Giroult, servante du maire du Mesnil-Gilbert ; 10°, 11°, 12°, 13° Louise, Elisabeth, Marguerite et Jeanne Boussard, filles de J.-B. Boussard ; 14° Marin Couillard ; 15° Louise Legoupils, femme de Charles Muris ; 16° Françoise Mochon ; 17° Marie Rouland, femme de Jean Gauné ; 18° Julienne Mitaine, femme de Pierre Guesdon ; 19° et 20° Elisabeth Guesdon et sa fille.

Quelques unes des femmes qui figurent sur cette liste ne comparurent pas devant la commission et furent remplacées par d’autres désignées par l’agent national.

Le jeudi 26 juin (8 messidor), il interrogea cinq personnes, savoir : Marin Couillard, natif de Bellefontaine, compagnon papetier chez le citoyen Lentaigne, maire de Chérencé-le-Roussel ; Louise Leprovost, femme de Jacques Legent, fermier à Chérencé ; Louise Legoupils, femme de Charles Muris, de la même commune ; Françoise Mochon, née à Saint-Matin-le-Bouillant, aide papetière chez le citoyen Lentaigne, et Mlle Louise Boussard, âgée de vingt-deux ans, soeur de M. l’abbé Boussard.

Les quatre premières furent plutôt entendues comme témoins que comme prévenues ; aussi ne furent-elles pas inquiétées ; mais Mlle Boussard n’ayant pas voulu avouer qu’elle avait assisté à l’assemblée du Mesnil-Gilbert fut consignée au corps de garde et mise au secret le plus absolu (25). Elle y passa la nuit, sous la surveillance de deux fusiliers, en attendant qu’on la conduisit à la maison d’arrêt de Mortain. Ce n’était pas le seul crime qu’on lui reprochait : elle avait donné par le passé des preuves « d’un fanatisme outré » qu’il fallait sévèrement punir. Lisons plutôt le réquisitoire de l’agent national.

« Vu l’opiniâtreté de la citoyenne Boussard à nier un fait qui paraît aux yeux des républicains plus que vraisemblable, qui approche même à l’évidence, et considérant que sa conduite aristocratique, rapprochée des démarches qu’elle a faites précisément la veille et vers le temps où il fallait partir pour se rendre d’heure d’assister à cet office nocturne et criminel, donne au moins la plus violente suspicion d’incivisme contre elle, nous, François Guesdon, agent national près l’administration du district de Mortain, avons cru devoir traduire la dite Boussard devant notre administration, pour être pris tel parti qu’elle croira convenable en pareil cas ; observant que son arrestation paraît d’autant plus importante qu’elle est outrée fanatique et que depuis le commencement de la révolution, elle a manifesté de pareils sentiments en méprisant et ne voulant pas voir 1° les prêtres constitutionnels, 2° en fréquentant le curé réfractaire, la ci-devant bonne soeur et autres de ce genre de sa commune ; pourquoi avons requis le commandant de la garde nationale de sa dite commune de la faire conduire sur le champ à la destination ci-dessus indiquée par deux sans-culottes fusiliers, dont le payment sera déterminé par l’administration de ce district. » « Chérencé-le-Roussel, ce huit messidor, 2me année de la république française une et indivisible. »

GUESDON, Agt. Nat.

          (25) Le mandat d’arrestation de Mlle Boussard était ainsi libellé :

« L’agent national du District de Mortain requiert l’agent national de la commune de Chérencé-le-Roussel de faire trouver deux soldats connus pour leur civisme et leur fermeté au corps de garde de cette commune pour y garder la nommée Louise Boussard jusqu’à demain, à l’heure où nous, susdit agent national, lèverons notre réquisitoire, en leur commandant expressément de ne la laisser parler à qui que ce soit, sous les peines les plus rigoureuses, pas même à ceux ou celles qui seront chargés de lui apporter ses aliments, ce à quoi un membre de la municipalité pourvoira en en instruisant son père sur le champ. »

« Chérencé-le-Roussel, ce huit messidor, 2année de la République, une et indivisible »

GUESDON, Agent Nat.

Le lendemain, vendredi 27 juin (9 messidor), l’abbé Etienne Boussard vint spontanément, comme nous l’avons dit, raconter la visite que lui avaient faite MM. Bion et Rondel, quelques heures avant la réunion du Mesnil-Gilbert. Nous connaissons les détails de cette entrevue.

Au moment de partir pour la prison de Mortain, sa soeur Louise demanda à être de nouveau entendue. Le citoyen Guesdon « considérant qu’il fallait bien distinguer celui qui est dans l’erreur volontaire d’avec celui qui n’y tombe qu’involontairement, » consentit à la recevoir. Elle avoua qu’elle était allée à la cérémonie de la Motte avec ses soeurs Marie, Elisabeth et Jeanne présentes à sa déclaration, et qui la signèrent avec elle. Guesdon annula son réquisitoire de la veille et la rendit provisoirement à sa famille.

Il faut bien dire que cet agent national était un juge d’instruction vraiment redoutable. Les minutes des procès-verbaux, que nous allons analyser, montrent, en effet, avec quelle insidieuse habileté il savait poser les questions et avec quelle rare sagacité il saisissait dans les réponses les omissions volontaires ou les moindres contradictions. Aussi, le plus souvent amenait-il les prévenus à passer des aveux, et, s’il ne pouvait les y déterminer, il employait un moyen qui lui réussissait presque toujours : l’intimidation. Ce fut ainsi qu’il vint à bout des résistances de Mlle Boussard et de beaucoup d’autres, pendant l’instruction qui va suivre.

Après Mlle Louise Boussard, il entendit Madeleine Lemarchand, veuve Lepeigné, âgée de 48 ans, de Chérencé-le- Roussel. Il la consigna également au corps de garde, parce que ses déclarations parurent insuffisantes et qu’elle passait dans le pays pour une fervente catholique. Citons encore le réquisitoire de l’agent national ; rien ne vaut le texte d’une pièce originale.

« Vu l’opiniâtreté de la dite citoyenne Lemarchand, veuve Lepeigné, à en imposer dans presque toutes ses réponses, comme on peut s’en assurer par la lecture de l’interrogatoire qu’elle a cejourd’huy prêté ; vu aussi la conduite aristocratique qu’elle a constamment tenue depuis le commencement de la révolution jusqu’à ce moment ; vu enfin le fanatisme outré qui s’est emparé d’elle et qu’elle peut dangereusement propager :

« Nous François Guesdon, agent national près l’administration du district de Mortain, avons cru qu’il était de notre devoir de consigner cette fanatique au corps de garde de sa commune, pour ensuite la faire conduire par deux fusiliers sans-culottes à l’administration de ce district, pour être pris par elle, envers la cy-dessus dénommée, tel parti qu’elle jugera convenable en pareille circonstance, observant que le fanatisme est un fléau terrible que nous devons réprimer par tous les moyens possibles, afin d’éviter les malheurs qui ont ensanglanté d’autres contrées ; observant encore que dans le cas où son arrestation serait jugée indispensable, comme nous le croyons, il serait nécessaire de veiller à la culture et récolte à faire sur la terre qu’elle fait valoir.

« Au bureau municipal de Chérencé, ce neuf messidor, 2e année républicaine. »

GUESDON, Agt Nat.

Vint le tour de Madame Bécherel, née Julienne Delabroise, âgée de 39 ans. Elle avait aussi la réputation d’être une des femmes les plus aristocratiques de Chérencé-le-Roussel. N’ayant pu achever sa déposition le vendredi, à cause de l’heure avancée et d’une affaire importante qui appelait l’agent national dans une commune voisine, la suite de son interrogatoire fut renvoyée au surlendemain, dimanche 29 juin (11 messidor), 8 heures du matin.

Le samedi, Madame veuve Lepeigné se décida comme Mademoiselle Boussard à compléter sa déclaration : elle put à ce prix recouvrer sa liberté.

Ce jour-là, Guesdon fit activement rechercher les trois prêtres constitutionnels, qui avaient rétracté leur serment à l’assemblée de la Motte. Il avait appris, la veille, qu’ils disaient ordinairement la messe à Périers-en-Beauficel et aux environs. Le maire et l’agent national de cette commune lui avaient même écrit qu’ils pouvaient le renseigner sur leurs agissements, s’il le désirait. Ils le priaient en même temps d’envoyer la force armée, afin de « mettre leurs vies en sûreté et la tranquilité dans la la république » (sic).

Celui-ci leur répondit, le 28 juin : « Pour remédier aux accidents dont vous me parlez dans la lettre que j’ai reçue hier fort tard, il faudrait que je connusse la nature du mal. Vous avez, dites-vous, des renseignements : communiquez-les moi donc sans délai, afin de me mettre à portée d’opérer ; mais surtout tâchez qu’ils soient bien positifs et que vos recherches soient aussi secrètes qu’actives. De mon coté, je vous jure de ne rien négliger pour le salut commun et la punition des coupables. Répondez-moi donc sur-le-champ et détaillez-moi bien les faits qui sont à votre connaissance. »

« Salut, activité, sévérité et inaltérable fermeté. »

Il mandait en même temps à un nommé Lejemble, de Beauficel, de s’assurer de la personne de M. l’abbé Bion, qui devait être caché dans sa famille, et de l’amener « chez le citoyen Lentaigne, en la commune de Chérencé-le-Roussel, pour y être interrogé et envoyé de suite à sa destination. » Mais toutes le recherches qu’on put faire chez les parents de M. l’abbé Bion n’eurent aucun résultat.

L’instruction recommença le dimanche 29 juin, et Madame Bécherel termina sa déposition. Comme il fallait s’y attendre, elle ne put satisfaire l’agent national, qui ordonna son arrestation et sa mise au secret. Nous avons déjà indiqué ses griefs contre elle : il lui reprochait son opiniâtreté à cacher des faits dont elle avait connaissance, et surtout « la conduite aristocratique qu’elle avait constamment tenue depuis le commencement de la Révolution et le fanatisme outré, dont elle était gangrénée depuis le serment civique exigé des cy-devant prêtres, fanatisme qui redouble dans ce moment chez elle, comme dans ce canton qu’elle habite. »

C’est pourquoi, « considérant, ajoutait-il, qu’en laissant la liberté à de pareils individus il en peut résulter les effets les plus désastreux et qu’il est urgent d’arrester, par tous les moyens possibles, les progrès des rassemblements aussi criminels que celui qui a eu lieu dans la commune du Mesnil-Gilbert, nous avons cru devoir, par mesure de sûreté et de salut public, faire arrester la dite Julienne Labrouaise, femme Bécherel, motivé surtout sur ce que, au moins d’après le cri public, elle instruit les femmes aristocrates de son environ, et que, sous ce rapport, elle n’est que plus dangereuse dans les circonstances actuelles. » La détention de Mme Bécherel devant être maintenue, selon toute probabilité, le citoyen Guesdon enjoignit aux parents de la prévenue de faire ses récoltes et d’avoir soin de ses petits enfants.

Et dire qu’on vantait encore dernièrement, du haut de la tribune parlementaire, la tolérance révolutionnaire ! C’est vraiment trop compter sur… la crédulité de ses auditeurs que de tenir devant eux de pareils propos. Parler de la tolérance de la Révolution, quand c’était l’heure où l’on confessait sa foi en exil, sur les pontons et sous la hache des bourreaux ! !

La grande majorité des habitants de Chérencé étaient loin d’approuver ces odieuses poursuites et dissimulaient avec peine leur indignation. Un incident, qui se produisit ce jour-là, nous en fournit une preuve assez significative. L’agent national ayant donné l’ordre au sieur Dubois, capitaine de la garde nationale, d’envoyer le lendemain un homme monter la garde, comme les jours précédents, à la porte de la maison commune, celui-ci désigna le sous-lieutenant Pierre Chasles, lequel déclara « qu’il avait des affaires plus pressantes et qu’il se f… de ses ordres. »

Le dimanche 29 juin, on entendit Jean Gauné, filassier, âgé de 63 ans, et deux aides papetières du maire de Chérencé, Anne Danguy, âgée de 28 ans et Marie Lefrançais, native du Mesnil-Tôve, âgée de 30 ans.

Cette dernière fut gardée à vue et mise au secret, parce qu’on trouva sa déposition fausse et incomplète en beaucoup de points. Cette déposition était cependant de nature, ne fut-ce que par sa forme originale, à intéresser la commission et son président.

« A elle demandé s’il n’est pas vrai qu’elle a assiste dans la nuit du cinq au six de ce mois, cy-devant veille Saint Jean, aux cérémonies qui ont été faites par des prêtres contre-révolutionnaires en la commune du Mesnil-Gilbert, village de la Mothe ?

« A répondu qu’en effet elle s’était rendue, vers les dix ou onze heures du soir, au village de la Mothe, en la commune du Mesnil-Gilbert, accompagnée de la mère d’Anne Danguy, qu’étant arrivée elle entendit prêcher, vanter Saint jean et Saint Pierre, reprocher aux assistants comme une chose très criminelle d’avoir suivi les prêtres jureurs ; qu’elle a encore entendu dire par des personnes qu’elle ne connaît pas qu’ils avoient traité de scélérats tous les fonctionnaires publics actuellement en place, et que les pères et mères qui avoient des enfants devoient faire leurs efforts pour les empêcher de voler à la défense de la patrie ; qu’elle a entendu le nommé Chapin, ci-devant vicaire de Périers, et Bion, cy-devant vicaire du Mesnil-Tôve, se rétracter de leurs serments et reconnoître hautement qu’ils avouaient leurs erreurs, que les messes qu’ils avoient dites étoient autant de sacrilèges, etc… »

Le lundi matin, on lui demanda si elle persistait dans ses déclarations. Elle répondit qu’elle n’avait rien à y changer. Mme Bécherel, vaincue par sa tendresse maternelle, consentit à compléter sa déposition. Nous ignorons si elle fut mise en liberté.

Comparurent ensuite Julienne Hubert, dite Riauté, fileuse, âgée de 60 ans, qui fut également arrêtée, « comme fanatique outrée, complice de prêtres contre-révolutionnaires, etc. » Jeanne Aubry, veuve de Christophe Goron, fileuse, âgée de 60 ans ; Charles Lelandais, de Lingeard ; Françoise Hédou, femme Houssin, âgée de 50 ans, et enfin Catherine Vauvert, femme de Jacques Bagot, meunier à Chérencé, âgée de 40 ans. Celle-ci n’ayant pas voulu prêter le serment requis en pareille circonstance fut consignée au poste et menacée d’être envoyée au tribunal révolutionnaire, pour avoir pris part à un « rassemblement de contre-révolution parfaite, disait l’agent national, puisqu’il est diamétralement opposé à la loi et qu’il tend à rappeler l’ancien gouvernement et ses horreurs. »

Celui-ci eut d’abord l’intention de faire emprisonner immédiatement Julienne Hubert et Catherine Vauvert. Ce curieux projet de lettre, daté du 13 messidor (mardi 1er juillet) ; que nous avons retrouvé parmi les papiers du dossier, en fournit une preuve suffisante :

Chérencé-le-Roussel, 13 messidor, 2année.

« Je vous envoie, chers collègues, deux des plus fameuses aristocratico-fanatiques de ma commune. Elles ont été au saint office que deux sacrilèges brigands de prêtres ont célébré à la Mothe, dans le Mesnil-Gilbert : une d’elles a colporté les nouvelles de ce sacrifice nocturne et désastreux ; l’autre à répondu au voeu de ses bons prêtres, qui recommandèrent, au nom de la divinité, dont ils se disent les envoyés immédiats, de plutôt souffrir le martyre que de révéler la moindre chose de ce qui s’est passé. Vous verrez même par la lecture de l’interrogat quelle s’est opiniâtrement refusée à jurer de dire la vérité.

« Je vous invite à les faire mettre en état d’arrestation, car je regarde leur liberté comme dangereuse à la chose publique, surtout dans un moment où notre sol est souillé par plus d’un prêtre réfractaire.

« Je travaille comme un nègre à découvrir le vrai, mais j’ai l’avantage de voir que mes peines ne sont pas tout à fait infructueuses, car il m’est aujourd’huy prouvé que trois J. f. de cy-devant prêtres constitutionnels ont grossi la bande des brigands : l’un est le cy-devant vicaire du Mesnil-Tôve, l’autre est celui de Périers et enfin le troisième est le bon Duhamel, cy-devant curé de Notre-Dame-de-Cresnay ; mais malheureusement ils ont échappé avant que j’aie eu aucuns renseignements (26). Malgré mes infirmités, je veux avoir la gloire d’arrêter moi- même un fameux scélérat c’est le joli petit agent national de la commune du Mesnil-Adelée. Ce bon catholique, apostolique et romain était aussi de la messe de minuit, et là il se prosterna humblement devant l’envoyé de Dieu pour en obtenir la rémission de tous les péchés qu’il avoit commis en faisant doucement exécuter les lois de notre gouvernement, et promit de ne plus reprendre son écharpe en se rétractant du serment civique qu’il avait prêté.

(26) On peut encore lire, à la suite de cette phrase, les lignes suivantes raturées : « On m’assure que le troisième est encore chez lui, c’est pourquoi je vous prie de m’envoyer quatre gendarmes ou quatre bons et intrépides sans-culottes, ce qui vaut beaucoup mieux, pour demain, onze heures du soir précises, et plus tard que plus tôt, crainte d’être vus et de mettre aux aguets. » Il ne donna pas de suite à ce projet de perquisition, parce qu’il fut probablement averti que ses recherches seraient inutiles comme celles qu’il avait déjà faites.

« Je crois que la Broise et les autres auront bien de la peine à se tirer d’embarras. Il est prouvé clair comme le jour que c’est dans le bas de son jardin à plant qu’a tenu cette assemblée contre-révolutionnaire. Son fils est violemment soupçonné d’avoir construit l’autel. »

Après mûre réflexion, l’agent national retarda le départ de Julienne Hubert et de Catherine Vauvert, dans l’espoir de leur arracher des aveux.

Le 1er juillet, Louis Lefrançois, âgé de 32 ans, né au Mesnil- Tôve et domicilié au Mesnil-Gilbert, vint spontanément faire sa déposition. On appela ensuite Mlle Louise Boussard, de nouveau compromise par les précédentes déclarations. Elle fut consignée au corps de garde, et, afin de mieux démontrer les charges qui pesaient sur elle, on fit entrer Madeleine Lemarchand, veuve Lepeigné, Julienne Hubert, dite Riautée, que nous avons déjà vues paraître, et deux nouveaux témoins, Jeanne Aubry, veuve Christophe Goron et Pierre Lecordier, tous habitant les environs du bourg de Chérencé. Après discussion et confrontation des témoignages, il fut décidé, le lendemain matin, que Mlle Louise Boussard, la veuve Lepeigné et Julienne Hubert, seraient définitivement maintenues en arrestation, sous la prévention d’avoir colporté dans le pays la nouvelle du ras- semblement du Mesnil-Gilbert. Elles furent conduites à la prison de Mortain, le vendredi suivant (16 messidor). (27)

      (27) Cette date est donnée dans une supplique adressée, le 7 fructidor suivant (8 août) de la prison de Mortain, par Mlle Louise Boussard au comité de surveillance de cette ville.

Cette analyse des procès-verbaux de l’agent national est intéressante à plus d’un point de vue : elle nous donne des détails curieux sur cette époque, et nous révèle la manière toute révolutionnaire avec laquelle ont instruisait une affaire. La suite ne le sera pas moins.

…/… à suivre

La source Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57858006.r=Assemblées%20nocturnes%20dans%20le%20Mortainais%20pendant%20la%20terreur%20et%20procédure%20qui%20les%20suivit%20%28juin%201794%29%20%20par%20M.%20V.%20Ménard%2C…?rk=21459;2

Photo de couverture : Détail Huile de Michèle Duthy

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François Guesdon :   François GUESDON

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Julienne Hubert :   Julienne dite Riauté en 1794 HUBERT

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Jeanne Aubry :   Jeanne AUBRY

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