Le Donjon d’Avranches

Dans le quartien ancien d’Avranches subsistent quelques éléments du château fortifié non loin du musée qui abrite les célèbres manuscrits du Mont Saint Michel. On prendrait à tort la courtine et la tour attenante pour le Donjon dont les derniers éléments se sont effondrés en 1883.

A l’époque de Gerville, le château était déjà pas mal délabré. Gerville nous en retrace l’histoire médiévale, et rappelle les hauts faits de ses vicomtes :

   Nous sommes enfin parvenus à cette partie de l’arrondissement qui fut quelquefois la limite de la Normandie et de la Bretagne. Cette limite varia beaucoup suivant l’état plus ou moins prospère de notre pays.

          Nous aurons bientôt occasion d’examiner la première ligne des châteaux qui furent bâtis sur l’extrême frontière de la Normandie, depuis le Mont-Saint-Michel jusqu’à Saint-Hilaire-du-Harcouet.

          L’invasion des Bretons qui, sous la minorité de Saint-Louis, vinrent tout à coup se saisir de la Haye-Pesnel, fit sentir à ce prince la nécessité d’avoir en seconde ligne une forteresse respectable. De là les grands travaux qu’il fit faire à Avranches.

          Si nous avions à nous occuper des temps romains, il me serait facile de prouver que, sous l’Empire, Avranches fut une station militaire assez considérable, puisque c’était la résidence du commandant des auxiliaires Dalmates : Proefectus militum Dalmatarum Abrincalis (1).

          M. Lefranc dit, mais sans preuves, que le roi Childéric y fit bâtir un château vers l’an 460. On pourrait de même indiquer des travaux faits à Avranches sous les règnes de Charlemagne et de ses premiers successeurs. Mais je me hâte d’arriver à l’époque de la conquête de l’Angleterre où je puis citer des autorités authentiques et contemporaines.

          Peu avant celte époque, Richard surnommé Goz, mari d’Emma, soeur utérine du Conquérant, et soeur consanguine du comte de Mortain et d’Odon, évêque de Bayeux, était seigneur d’Avranches (2).

          Son fils Hugues surnommé le Loup, fut sous son oncle, le comte de Mortain, un des premiers capitaines du Cotentin à la bataille d’Hastings. Il était comte d’Avranches et ne tarda pas à devenir comte de Chester et un des plus puissants barons de l’Angleterre. Ses talents militaires le firent placer par son oncle aux environs du pays de Galles dont les habitants indomptables et toujours prêts à prendre les armes exigeaient la présence d’un homme actif pour les réprimer (3).

          Créé comte de Chester en 1070, avec pouvoir aussi absolu que le Roi lui-même (4), il devint dans la suite un des plus fermes appuis de Guillaume le Roux contre les complots de leur oncle, l’évêque de Bayeux.

          Henri Ier le traita avec distinction; il mourut en 1101, et fut inhumé dans l’abbaye de Chester. Ou peut voir son épitaphe dans l’ouvrage déjà cité (5). Ce fut un des plus grands capitaines et des plus illustres compagnons du Conquérant. Orderic Vital peint ses éminentes qualités, ses défauts, sa prodigalité, son amour désordonné pour la chasse et pour la bonne chère, son excessive corpulence. Son portrait est tracé d’une main bien supérieure à l’idée qu’on se fait souvent des moines du XIIe siècle (6).

          Il eut pour successeur son fils Richard qui périt dans le terrible naufrage de Barfleur avec sa femme et son frère Othérus, gouverneur des enfants du Roi. Richard ne laissa point de postérité (7).

          Ranulf surnommé de Briquesart, vicomte de Bayeux, fils d’une soeur du comte Hugues, et conséquemment cousin germain de Richard, lui succéda dans les titres de comte de Chester et d’Avranches. Le continuateur du moine de Jumiège (8) donne en peu de mots des détails précis
sur ce comte, ses prédécesseurs et ses successeurs (9). Il resta constamment attaché au roi Henri Ier contre le duc Robert-Courteheuse.

          Guillaume comte de Mortain, dont j’aurai occasion de parler dans la suite, n’eut pas d’adversaire plus redoutable. Il mourut en 1128; il contribua beaucoup au rétablissement de l’abbaye de Saint-Sever que Hugues d’Avranches avait commencé. C’est probablement à ces deux seigneurs qu’on doit faire remonter l’espèce de dépendance où cette abbaye était de la cathédrale d’Avranches (10).

          J’ai remarqué à Saint-Sever l’emplacement de deux châteaux qui ont, je crois, appartenu à Ranulf. Ranulf II lui succéda pour tous ses biens de Normandie et d’Angleterre. Il fut dans ce royaume un des plus redoutables ennemis du roi Etienne qu’il fit prisonnier à la bataille de Lincoln où sa bravoure décida la victoire en faveur du parti de l’impératrice Mathilde. Il mourut en 1153 (11).

          Son fils ainé Hugues, qui lui succéda, vécut jusqu’en 1181; Ranulf III, fils de ce dernier, fut un des plus puissants et des plus fameux barons de son temps. Le livre rouge de l’échiquier de
Normandie donne une idée extraordinaire des immenses revenus qu’il avait en France seulement, sans compter ceux d’Angleterre qui n’étaient peut-être pas moins considérables : « Comes Cestrae X milites de Sancto Severo et de Briquesart X milites et ad servicium suum LI milites et dimidium (51 chevaliers et demi). »

          En Angleterre, outre le comté de Chester qu’il tenait de ses ancêtres, il posséda ceux de Richemond, de Lincoln et de Lancastre. En France il était châtelain de Saint-James-de-Beuvron, de Semilly et de plusieurs autres châteaux eu Normandie (12).

          Il prenait en outre le tire de comte de Bretagne, au droit de Constance sa première femme, fille du comte Conan et veuve de Geoffroy, fils du roi Henri II. Mais ce mariage fut dissous pour cause d’adultère (13), ou pour d’autres prétextes, car les deux parties se remarièrent : Constance épousa Guy de Thouars partisan de Philippe-Auguste ; Ranulf qui s’attacha au roi Jean perdit tout ce qu’il possédait en Normandie. Constance était morte dès l’année 1201 , après avoir vécu deux ans avec Guy de Thouars dont elle eut une fille qui se maria à Pierre Mauclère et lui apporta en dot la souveraineté de la Bretagne (14).

          Nous sommes arrivés à une époque où la ville d’Avranches changea de souverain et où il ne lui resta plus rien de ses anciens seigneurs (15). Tout le monde connaît le meurtre abominable du jeune Arthur, comte de Bretagne, qui, par droit de naissance eût dû être Roi d’Angleterre au préjudice de son oncle Jean-sans-Terre.

          Philippe-Auguste profitant de l’horreur excitée par cet assassinat confisqua la Normandie sur le roi Jean. Guy de Thouars prit les armes pour le Roi de France, brûla le Mont-Saint-Michel, et se saisit d’Avranches en 1203 (16). Les troupes bretonnes s’emparèrent de tout le pays, entre Avranches et Caen (17).

          Il est assez probable qu’Avranches fut quelque temps occupée par les Bretons, après le retour du reste de la Normandie sous la domination française. Une raison qui me porte à le croire, c’est que dans le registre des fiefs de Normandie sous Philippe-Auguste, il n’est parlé ni d’Avranches ni des fiefs situés au midi de cette ville.

          Quoique la famille de Chester portât le surnom d’Avranches qu’avait Hugues à l’époque de la conquête, et son père Richard Goz avant lui, il ne s’ensuit pas que le château d’Avranches leur appartint. Ils étaient seulement vicomtes d’Avranches et les plus grands seigneurs du pays où ils possédaient entre autres le château de Saint-James, comme nous le verrons dans la suite.

          Mais les ducs de Normandie étaient véritables possesseurs du château et du domaine d’Avranches. Henri Ier le possédait quand il n’était encore que comte du Cotentin, et il le fit fortifier vers 1090 (18).

          Ordéric Vital nous apprend aussi qu’en 1118 ou 1119 le château d’Avranches appartenait au domaine particulier du roi Henri Ier et qu’il le fit fortifier (19). Dans le même passage ou voit que Richard, comte de Chester, ainsi que Ranulf de Briquesart son cousin, était un des plus grands partisans de Henri.

          En 1141 ou 1142, Geoffroy Plantagenêt s’empara d’Avranches sans coup férir. Guy de Thouars prit cette ville, après avoir brûlé le Mont-Saint-Michel en 1203, et en rasa les fortifications. L’incursion des Anglais en 1229 démontra au Roi de France la nécessité de rétablir
les fortifications d’Avranches (20).

          Il paraît qu’on y travailla peu de temps après la retraite de ceux-ci et des Bretons. Au mois de novembre 1250, le Roi de France accorda à Guillaume Burel, évêque d’Avranches, douze livres tournois de revenu pour le dédommager de la perte qu’il avait essuyée dans son jardin quand on creusa les fossés du château (21). Ce prince y fit une double enceinte avec douves et fossés.

          En 1346, les Anglais commandés par Renaud de Gobehen, brûlèrent les faubourgs d’Avranches. Ils ruinèrent ensuite le manoir et bourg de Ducey (22). Quelque temps après, Avranches et le Cotentin furent cédés à Charles-le-Mauvais, roi de Navarre. Ce pays ne fut rendu à la France qu’en 1404 par Charles III, roi de Navarre.

          En 1418 les Anglais s’emparèrent d’Avranches; mais le voisinage du Mont-Saint-Michel qu’ils ne purent prendre, leur rendit la possession de cette ville bien plus précaire que celle des autres places fortes de la province.

          Jean de la Pôle qui en était gouverneur pour le Roi d’Angleterre (23), fut pris à Gergeau avec son frère Guillaume, comte de Suffolk (24).

          Environ dix ans plus tard, le connétable de Richemont assiégea Avranches. Le général anglais Talbot vint tout-à-coup surprendre son armée, s’empara du bagage et des munitions, et força le connétable à lever le siège (25). Le connétable y revint dix ans plus tard, et reprit sans beaucoup de peine cette place et la plupart de celles du Cotentin. Avranches étant plus rapprochée de la Bretagne fut une des premières à lui ouvrir ses portes (26).

          Durant les trente ans de la domination anglaise, Avranches avait eu plus qu’aucune autre partie de la Normandie à subir les malheurs de la guerre, mais cette ville put jouir pendant plus d’un siècle après sa délivrance, de la paix et de la tranquillité. Les guerres de religion comprimées par la fermeté de François Ier et de Henri II éclatèrent tout-à-coup dans la minorité de leurs faibles enfants.

          En 1562, la ville d’Avranches fut livrée aux Calvinistes. Ils s’y rendirent coupables de tous les excès qui sur presque tous les points de la Normandie attestèrent leur présence dans le
cours de la même année. La haine qu’inspirèrent leurs dévastations; la juste crainte causée par le voisinage du château d’une famille protestante puissante et guerrière; l’influence d’un évêque, ligueur déterminé, entraînèrent les habitants d’Avranches dans le parti qui refusa de reconnaître Henri IV, sous prétexte que n’étant pas catholique, il favoriserait les novateurs.

          Les troupes royales vinrent assiéger Avranches en 1691. La place ne se rendit qu’après une résistance longue et opiniâtre. Tel est le précis des renseignements que j’ai pu me procurer sur le château d’Avranches et ses anciens vicomtes. J’ai passé rapidement sur l’histoire de cette forteresse depuis Philippe-Auguste, parce qu’elle est plus connue. J’ai pensé que les détails étaient plus nécessaires pour les temps de la domination normande.

          Je voudrais bien aussi parler de l’état actuel de ruines du château; mais pour les démêler de l’amas de bâtiments étrangers qui les encombrent, il faudrait habiter Avranches et les étudier longtemps.

          La tour même qui sert au télégraphe n’offre plus que des ruines pittoresques. Notre confrère M. de Vauquelin de Sassy a eu la complaisance d’en faire un dessin (27) qui paraîtra dans l’atlas de la société pour 1827. J’ignore s’il existe un plan de ce château. D’anciennes vues pourraient être curieuses dans le cas où elles offriraient la perspective de quelques tours et surtout de la cathédrale dont il ne reste plus rien et qui, il y moins de quarante ans, couronnait magnifiquement toute la ville d’Avranches (28).

          Les armoiries des anciens vicomtes d’Avranches ont varié à chaque génération : j’ai pensé que cette variation pourrait jeter quelques lumières sur l’histoire de l’enfance du blason, et je me suis déterminé à les donner telles que je les trouve dans le baronnage de Banks, ouvrage peu connu en Normandie.

          Hugues Ier portait d’azur à la tête de loup arrachée d’argent. Son fils Richard, de gueules, à la croix d’or, à la tête de loup, ut supra. Ranulf Ier, d’or au lion rampant à la queue retroussée de gueules. Ranulf II, comme le précédent. Hugues II, d’azur à six gerbes d’or, 5, 2 et 1. Ranulf III, d’azur à trois gerbes d’or, 2 et 1.

  in : Anciens Châteaux de l’Arrondissement d’Avranches et Mortain, par M. de Gerville, pp.105-117

Mémoires de la Société des Antiquaires de la Normandie, 1827 et 1828. A Caen chez Mancel libraire-éditeur. MDCCCXXVIII

Liste complète des Anciens Châteaux de Gerville : ici

(1) Pline, hist. natural., lib. IV, cap. 18. Notitia imperii, apud D. Bouquet, Franciae scriptores

(2) Banks extinct baronage, tome Ier, p.911. Duchesne, Norm. scrip. antiq., p.1095. Dugdale, baronage, tome Ier, p. 83 à 85. Ordéric Vital, apud Duchesne 522 apud Gall. scrip. t. XII. p. 586.

(3) Banks p. 211, Beauties of England, tome II, pag. 217, 218

(4) Ita libere ad gladium sicut ipse Rex tenebat Angliam. V. Evans North Wales, p. 680.

(5) Beauties of England, p. 218. tom. II.

(6) Ord. Vital apud Gall. script. XII, p. 587. Apud Norm.script., p. 522.

(7) Ordéric, apud Norm. script. ,p. 868. Banks, p.212.

(8) Guill. Gemet. lib VIII, cap. 38.

(9) Ranulfu vicecomes Bajocassini, consobrinus ipsius Ricardi adeptus est comitatum ejus. Mortuo eodem, Ranulfo successit Ranulfus filius ejus, vir in rebus bellicis strenuus. Contin. de
Guill. Gemet. liv. VIII, p. 38. Apud Gall. scrip. XII, p. 584.

(10) Neust. pia , p. 75. Gall. christ. XI. Instrum. col. 262.

(11) Rad.de Diceto apud scriptores Angliae X. Gervas. Dorobern Ibid.col.1314. Roger de Hoveden apud Savile, p. 351.

(12) Collins, peerage, édition de 1711, tom. II, part. 1. Earls of Chester. Knyghton apud Twysden scriptores Angliae 601.

(13) Ex geneal. Comit. Richmundiae. Rec. des hist. de Fr. XII, 569. Grands officiers de la couronne III, p. 34. Roger de Hoveden apud Twysden X script. col. 435.

(14) Ex eadem genealogia, Ibid.

(15) En Angleterre et en Normandie je trouve d’autres d’Avranches dans le XIIe siècle, et entre autres Gilbert qui périt à la mer en 1170. Sous le règne de Henri Ier, Ruallan d’Avranches épousa la fille de Néel de Mandeville qui lui apporta en mariage la baronnie de Folkstone (Kent). V. Beaut. of Kent, p. 1106 et 1107. V. Rob.du mont. Append.ad Sigeber. ad ann.1170. Hist. de Fr. XIII, p.313.

(16) Thierry, hist.de la conquête III, p. 198. Billy hist. eccles.du Cotentin, ajoute qu’Avranches fut pillée et démantelée par Guy de Thouars.

(17) Rec. des hist. de France, t. XVII. p.212.

(18) Ordéric Vital, rec. des hist. de France XII , p. 648. Apud Normann. script., p. 689 et 697.

(19) Apud Normann. scriptores, p.851.

(20) Gesta Gaufrid. Andegav. Gall. script. XII , p. 533

(21) Gall. christ. XI. Col. 484. Martenne amplissima collect., tome Ier, col. 1234.

(22) Renseignements donnés par M.Guiton de la Villeberge.

(23) Rex II. V. concessit capitaneam civitatis d’Arranches Wilhelmo de la Pole. Rolles normands, t. 1er, p. 313, ann. 1420. M.Guiton croit que cette concession est du 27 août 1419.

(24) Grands offic. de la cour. , tom. II, p. 935.

(25) Chronique de Chartier. Gruel. Monstrelet. Villaret, hist.de Fr. , tom. XV, p. 279.

(26) Vie du connétable par G. Gruel. Chronique de Monstrelet.

(27) Je ne puis trop remercier M.Charles de Vauquelin de la complaisance qu’il eue de faire le voyage d’Avranclies et de Mortain, pour dessiner les châteaux de ces deux villes et du soin qu’il a mis a les lithographier. Tous les Antiquaires de Normandie connaissent le talent de M. de Vauquelin et le zèle arec lequel il l’emploie au profit de la science.

(28) Je possède un dessin de cette cathédrale d’après un bon tableau du siècle de Louis XIV.

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