Le 6 juin 1644 à Carquebut

Le 6 juin 1944, depuis l’aube, les parachutistes américains se battaient pour établir et consolider une tête de pont autour de Sainte-Mère-Église. Trois siècles plus tôt, le 6 juin 1644 dans ce même secteur, par devant Pierre Alles et Michel Gouhier, tabellions à Sainte-Mère-Eglise, Jacques Truffaut, sr. de la Porte, Jean Truffaut, sr. de la Dauphinerie et Thomas Truffaut, sr. des Orgeries, frères, passent un accord concernant le partage des successions de Jean Truffaut, écuyer, sr. de la Porte, et de Marguerite Le Pelley, leurs père et mère.

Dans l’acte transcrit ci-dessous, il est aussi question de Louis, leur frère aîné, décédé, et de Françoise, leur sœur, qu’il faudra marier. Ce lignage des Truffaut, seigneurs de la Porte1, fut éphémère, mais il existait à Carquebut et alentours d’autres familles Truffaut/Truffault, roturières celles-ci, qu’on retrouve aux siècles suivants.

J’ai choisi ce texte essentiellement pour sa date2, un clin d’oeil du blog au 78e anniversaire du Débarquement allié en Normandie. Ces actes évoquant des transactions entre frères sont parfois un peu arides mais on trouve dans celui-ci quelques précisions généalogiques sur cette famille Truffaut et d’autres personnages sont aussi cités (les débirentiers, les témoins). Enfin il y est question du tènement de Coully3 à Tréauville, évoqué il y a quelques semaines sur le forum de l’association.


«Du sixiesme juin 1644 à Carquebu devant lesdicts Alles et Gouhier, a esté passé ce qui enssuyt.

Furent presentz en leurs personnes nobles hommes Jacques, Jean et Thomas Truffaut, freres, sieurs de la Porte, de la Dauphinerye, l’un des deux centz chevaux legers de la garde du roy, et des Orgeris.

Lesquelz, touchant les successions mobilieres et imobilieres à eux escheux par le decez de feu Jean Truffaut, escuier, vivant sieur de la Porte, lieutenant general en la vicon de Carentan, et de damoyselle Marguerite Le Pelley, leur pere et mere, après que ledict Jacques Truffaut, escuier, leur frere esné a prins ledict fief noble et segneurye de la Porte en ses dignitez, libertez, circonstances et dependances, scys en la parroysse de Carquebu, au droict de feu Louis Truffaut, escuier, filz esné, suivant la declaration qu’il en avoit faicte en justice, ont pour un bien de paix et pour la bonne amityé et union d’entre eux, accordé et pacifié tous les diferentz qui pourroient arriver et naistre à cause d’icelle du reste d’icelles successions en la forme et maniere qui enssuyt.

C’est asçavoir que ledict sieur de la Porte, desirant grattifier ledict sieur de la Dauphinerie son frere, et de l’accord et consentement dudict sieur des Orgeris, accorde et consent qu’il emporte et prenne pour sa part et portion desdictes successions un tenement d’heritage scys dans la parroysse de Triauville apellé la vavassorye de Coully, qui se consiste en quantité de domaine, maisons et mesnages, en touttes ces circonstances et dependances sans rien en reserver. Laquelle vavassourye et tenement de Couly releve en tout de la sieurye d’Amont de Triauville apartenant à Nicolas Le Pelley, escuier, sieur du Boys et de ladicte sieurye d’Amont. Auquel fief d’Amont ledict sieur de la Dauphinerye fera et rendra les droictz et debvoirs seigneuriaux.

Plus, lesdicts sieurs de la Porte et des Orgeris luy ont aussy quitté cinq centz six livres unze soulz six deniers de rente ypotecque en plusieurs partyes constituez au denier quatorze, reservé cent livres raquitable au denier dix, à prendre sur les personnes cy après desnommez. Sçavoir sur Jacques de Gourmont, escuier, sieur de Courcy, cent soixante et dix huict livres unze soulz six deniers. Sur les heritiers de feu Jean de Brix, escuier, sieur du Broc, de la parroysse de Fresville, la somme de six vingt huict livres. Sur Messire Robert Adoubeden, presbtre, curé des Pieux et Me Pierre Adoubeden, sieur de la Buhoterye, son frère, la somme de cent livres du nombre de deux centz libres, raquitable au denier dix. Sur les heritiers de Guillaume Beaugendre, escuier, vivant sieur de Neuville, de la paroisse de Saincteny, la somme de cinquante livres, et sur les heritiers de François Le Prevost, escuier, sieur de Sauxetour, de la parroysse de Neufville, la somme de cinquante livres, pour par ledict sieur de la Dauphinerye en jouir et disposer à sa volonté ainsy qu’il advisera bien estre.

Desquelles partyes de rentes ypotecques les contractz de constitution ainsy ainsy [sic] que le contract de ladicte vavassourye de Couly ont esté presentement baillez audict sieur de la Dauphinerye avecques la coppie du contract par lequel lesdicts Adoubeden sont obligez paier et amortir lesdictes cent livres du nombre de deux centz.

A charge par ledict sieur de la Dauphinerye de paier deux mil huict centz livres du nombre de dix mil livres qu’ilz ont donnez [les trois frères] et donnent en faveur de mariage à damoyselle Françoyse Truffaut, leur soeur, que ledict sieur de la Dauphinerye en sera requis et s’en chargera et obligera particulierement au traité de mariage ou plustost sy besoing est. Et en cas de non paiement les constituer au benefice de ladicte damoyselle et à la decharge dudict sieur de la Porte et [dudict sieur] des Orgerys.

Et pour le regard dudict sieur des Orgerys leur frere puisné lesdicts sieur de la Porte et de la Dauphinerye, ont accordé et delaissé quattre centz livres de rente ypotecque constituez au denier quatorze sur les personnes cy après desnommez. Sçavoir sur Me Guillaume Mauger, sieur des Landes, lieutenant general en la viconté de Carentan la somme de troys centz livres comme en estant chargé par ledict Jean de Brix, escuier, et le sieur du Maresquet son filz. Sur Sebastien de Breville, escuier, ou ses heritiers ou representans, cinquante livres de rente. Sur Jacques Le Prevost, escuier, sieur de Grasmont, autres cinquante livres de rente. Plus sur lesdicts Adoubeden, cent livres de rente, don de mariage, raquitable par mil livres qui est le denier dix.

Lesdictes partyes en exemption de touttes charges et debtes aunsy que de ce qu’il auroit peu debvoyr en sa part à ladicte damoyselle sa soeur. Promettant de bonne foy lesdicts sieur[s] de la Porte et de la Dauphinerye le tenir quitte de sa part desdictes dix mil livres donnez à ladicte demoyselle leur soeur comme dict est cy dessus ainsy que des habits, mises et autres frais concernant la mariage. Ensemble promettent audict sieur des Orgerys de l’acquiter de sa part de la pension que ladicte damoyselle luy pourroit demander en attendant ledict mariage.

Et pour le reste des autres heritages en roture restant desdictes successions scituez en la parroysse de Carquebu ainsy que des rentes fontieres ou d’autre nature qui puissent estre deubz tant en ladicte parroysse de Carquebu que parroysses voysines dont lesdicts sieur[s] de la Dauphinerye et des Orgeris ont certaine connoissance, ilz les quittent et lessent audict sieur de la Porte pour sa part et portion du reste desdictes successions et ce aux charges de droict. A charge aussy par ledict sieur de la Porte de paier sept mil deux centz livres du nombre desdictes dix mil livres donnez et accordez à ladicte damoyselle leur soeur comme dict est, ensemble les habits de noces et autres frais et mises qu’il conviendra pour fere ledict mariage, le tout en consideration qu’il a ledict fief noble de la Porte au droict que dessus par preciput ainsy que des autres biens à luy delaissez par le present.

Et pour la pension de ladicte damoyselle Françoyse Truffaut leur soeur, en cas qu’elle la demande lesdicts sieur[s] de la Porte et de la Dauphinerye se sont obligez luy paier annuellement cinq centz livres à proportion des sommes susdictes qu’ilz sont obligez.

Et pour le regard des morts meubles delaissez à la garde dudict sieur de la Porte pour les representer à la majorité dudict sieur des Orgeris estant encore à present en essence dans la maison dudict sieur de la Porte, après que lesdicts sieur[s] de la Dauphinerye et des Orgeris ont eu communication de l’inventere qui en a esté faicte par les formes acoustumez, et reconneu la valeur d’iceux pour estre en la pluspart de vieux meubles, ilz les ont estimez et apretiez de l’accord et consentement les uns des autres à la somme de quinze centz livres et d’autant que ledict sieur de la Porte leur a monstré et faict voir par bons acquitz qu’il avoyt payez des debtes de feu leur mere, les frais funeraux et autres mises et emploittes touchant la malladie de ladicte leurdicte mere jusqu’à la concurence de trois mil cinq centz livres.

Sur laquelle somme en deduisant douze centz livres que ledict sieur de la Porte auroit receux de la vendue et adjudication des vifz meubles, sidres et bledz suivant l’inventere et vendue qui en fut faicte, de laquelle somme ledict sieur de la Porte se rendoyt contable à sesdicts freres, resteroyt desdictes trois mil cinq centz livres, deux mil troys centz livres qui seroyt viron pour la part de sesdicts freres, quinze centz livres qu’ilz luy demeroient. Vers laquelle partye dont ilz estoient redevables audict sieur de la Porte ilz l’ont prié d’avoyr pour agreable de compencer icelle somme de quinze centz livres à leur part qui leur apartenoyt ausdicts morts meubles. A quoy ledict sieur de la Porte s’est condescendu et accordé pour la bonne amytié d’entre eux. Et ce faisant ledict sieur de la Porte demeure seul possesseur desdicts mortz meubles pour s’en servir et disposer à sa volonté. Et par ce moyen lesdicts sieur[s] de la Porte, de la Dauphynerie, de la Porte et des Orgeris, s’en vont quittes à quittes les uns vers les autres de touttes choses quelconques dempar ce jour ensemble, ledict sieur de la Porte demeure deschargé de la tutelle dudict sieur des Orgeris après luy avoir rendu compte et satisfaict de ce qui luy pourroit competer et apartenir pour l’usuffruict de sa part et legitime desdictes successions. Promettans ledict sieur des Orgeris audict sieur de la Porte luy bailler plus ample acquit de la gestion et administration qu’il a eue de sa part durant son bas aage et jusqu’à present, sy besoing est, et s’il en est requis et interpellé par ledict sieur de la Porte.

Et pour les arrierages desdictes rentes ainsy que jouissance des rotures, ilz les partageront egallement entre eux, le tout faict par forme de division et partage entre lesdicts freres. Lesquelz ont promis avoir tout ce que dessus agreable et l’entretenir de poinct en poinct sur la caution [etc.] Presentz à ce Nicollas Le Pelley, escuier, sieur du Boys et Jean Françoys Bauquet, escuier, sieur de la Billonnerye, tesmoings, qui ont signé avecques lesdicts freres et tabellions à la notte de ce present».

[Signatures :] P. Alles, M. Gouhier


Notes et réferences

  1. Le quart de fief de la Porte à Carquebut relevait de la fiefferme d’Esturville. Il fut érigé en 1599 pour Jean Truffault, écuyer, grand-père des frères Truffault. Jacques, sr. de la Porte, l’aîné, épousera Renée de Gourmont en 1650, il mourra en 1653. Françoise Truffault épousera Jean-Antoine Plessard, écuyer, sr. de Martainville, en 1649. Source : Rémy Villand. Carquebut. SAHM Fasc. 28 : Mélanges, 4ème série, 1975, p. 210. Voir aussi : fiche de Jean Truffault, fils Jean, sgr. de la Porte sur la base Généa50.
  2. Notariat de Sainte-Mère-Église. AD50 5E10471 (registre de transcrits). Ce registre est consultable en ligne sur ce site (vues 106 à 112).
  3. Il s’agit certainement du lieu-dit Couilly sur la carte IGN et nommé Coilly sur le plan cadastral de 1825 (Tréauville section D1). Autre acte plus récent concernant le tènement de Coully : le 23 février 1752 à Valognes, devant les notaires du lieu, Bernardin-Charles-Félix Le Pelley, écuyer, sr. de la Londe, capitaine au régiment de Belsunce, anciennement de Monaco-Infanterie, demeurant à Valognes, paroisse d’Alleaume, baille à fieffe pour 465 l. de rente foncière à Nicolas Le Laidier, fils de feu Jacques Le Laidier et de feue Marguerite Le Roy, de Flamanville mais demeurant à Tréauville, et représenté par Jacques Le Laidier, l’un de ses fils, un tènement de maisons, ménages et héritages situé à Tréauville et nommé la Terre de Coully. La fieffe est faite pour la partie du tènement qui appartient audit sr. de la Londe et qui est précisément décrite et bornée dans le contrat. Notariat de Valognes. AD50 5E14751 (180).
Carquebut – l’église (cliché de l’auteur)