Le corsaire espagnol, sa victime et le notaire.

Non, il ne s’agit pas d’une fable de la Fontaine restée inédite. Le 22 avril 1741, devant le notaire de Barfleur, un capitaine anglais, captif d’un corsaire espagnol, reconnaît qu’il renonce définitivement à son navire et à sa cargaison de thé, tabac, alcool et savon, en contrepartie de sa liberté.

Un acte notarié qui sort de l’ordinaire, court mais dense. Même s’il relève de l’anecdote il m’a paru très instructif et je souhaitais le signaler aux amateurs d’histoire maritime.

Guillaume Roupsard


L’an mil sept cents quarante un, le samedy avant midy, vingt deuxiesme jour d’avril à Barfleur devant nous Thomas François Gascoing, nottaire royal audit lieu et dependance soussigné.

S’est à nous presenté Jean Reall, natif de Faie en Engleterre, maitre et propriettaire en la plus grande partye du cheloup1 l’Elizabet du port d’environ vingt tonneaux, chargé de son lest et de trente sacs de tabac, saize ancres2 d’eau de vie et de rom avec cinq demye ancre d’eau de vie et rom et environ quatre vingt livres de thé.

Lequel, asisté de Henry Le Cannellier, sieur de la Chesnez, bourgeois de Cherbourg, de present en ce lieu, pris pour luy servir d’interprette en cette partye, nous a declaré par ledit sieur son interprette qu’il fut prist et arresté luy et son navire le mardy l’apres midy dix huit de ce mois par Berthelemy Maindyville, espagnol de nation, capitainne du corsaire l’Asomption, à la sortye de l’ille de Guernaze3 en Engleterre comme il faisoit routte pour l’ouest d’Engleterre et amenné le vingt en ce port et havre de Barfleur par Simon de Goycocher, l’un des equipez dudit corsaire, lequel s’est aussy presenté devant nousdit nottaire et nous a declaré qu’il donne liberté et elargissement audit Jean Reall pour se retourner ché luy ou il jugera à propos, parce que ledit Reall a de son chef passé sa declaration que son navire ou cheloup avec les marchandises cy dessus expliquez, y compris trente cinq livres de savon qui etoient pareillement dedans sonts de bonne prise. Quoy faisant il consent que ledit capitainne corsaire se les fassent adjuger tels lorsqu’il avisera bien, reconnaissant ledit Reall d’y jamais rien pretendre ny demander. Ce qu’il a signé après que lecture luy a eté faitte du present acte, presence dudit sieur Le Cannellier, qui lui a fait entendre ce qu’il contient et a dit estre veritable, qu’il persiste à sa declaration, et qui a esté pareillement signé par ledit Degoycocher qui nous a encore declaré que lorsqu’ils onts fait la prise du cheloup l’Elizabet, il y avait en outre le capitainne cy devant denommé, trois hommes et une femme que le capitainne corsaire a pris et emmenez avec luy.

Fait et passé aux presences de Me Nicollas Ermisse et Me Louis Le Fauqueur, bourgeois de Barfleur, tesmoins à ce apellez et soussignez avec lesdits comparants, le sieur interprette et nousdit notaire apres lecture faitte. Et avant que de signer ledit Jean Reall a declaré de plus que le thé et le savon qui etoient dans son bord furent mis lors de la prise dans le corsaire l’Asomption. Aprouvé en l’autre page « du port«  écrit en surcharge bon, « vingt«  ecrit en interligne de bonne valleur et huit mots rayez nulz, lecture faitte derechef.

[Signatures :] John Reall, Symon Degoycocher [ou de Goycochea], Le Canelier, Nas Ermisse, Gascoing nottaire, Le Fauqueur

Controllé à Barfleur le vingt deux avril 1741, fol. 73 r° art. 7. Reçu douze sols.
[Signature :] Duruble.


Notes et références :

Source : Notariat de Barfleur. AD50 5E8646 (n°64).

1. Cheloup : petit navire caboteur (ou sloop).
2. Ancre : ancienne mesure de capacité représentant entre 30 et 40 litres selon les pays et les places en Europe (merci à Laurence pour l’info).
3. Probablement Guernesey, donc pas en Angleterre…